Article paru dans Le Monde du samedi 19 décembre 2009


Courage, Google, l’histoire te regarde

Un jour que je me trouvais retenu loin de ma bibliothèque et du mur entier qu’elle offre de vieux dictionnaires en tout genre, je fus pris d’un besoin pressant de vérifier le sens premier d’un mot rare. Je le tapai donc sur le clavier de ma sous-cervelle, un ordinateur ultra léger qui désormais ne me quitte plus. Dans l’instant s’ouvrait la page adéquate du dictionnaire de l’académie française dans son édition de 1835, reproduit en fac-similé mais aussi entièrement indexé. Admirable ?  Le plus admirable se trouvait en coin d’écran : l’ouvrage avait été numérisé, sans tambour ni trompette, par Google, à la New York Public Library. 

Les tambours et les trompettes, en revanche, nous ne cessons d’en entendre depuis les premiers mois de 2005 et de plus en plus tonitruants, semble-t-il. Mais les glapissements de bibliothécaires à la retraite, les dictats à l’emporte-pièce de chefs d’Etat sous-informés ou les kilomètres de tribunes à mourir d’ennui que publient nos journaux ont du mal à cacher que, dans l’affaire Google, chacun fuit l’essentiel.

L’un des plus tristes phénomènes que nous ayons vécus depuis une cinquantaine d’années est la manière inexorable avec laquelle la télévision a désaccoutumé l’humanité de lire. Or l’Internet en général et Google en particulier viennent de remettre le livre, la lecture, les bibliothèques sur le devant de notre quotidien, et les livres ne se sont jamais aussi bien vendus que cette année, comme s’ils avaient acquis soudain quelque magie, ou comme si c’étaient les derniers disponibles. D’ailleurs, les titres concernant le livre, la lecture et les bibliothèques sont, eux-mêmes, légion, et leurs ventes doivent être satisfaisantes puisqu’il s’en publie chaque semaine un nouveau, signé par quelque vieux crouton (les jeunes gens préférant sans doute éparpiller leurs judicieuses pensées dans la nébuleuse des blogs, le papier reste l’apanage des cheveux blancs).

La revanche de l’écrit sur l’écran est donc en marche et on le doit en grande partie à la « firme de Mountain View » qui, dans sa subtilité de bulldozer, a entrepris de numériser tous les livres, tout de suite. Cela laisse loin derrière les chipotages surannés et arbitraires sur la sélection qualitative d’ouvrages à traiter prioritairement. Grâce à la cécité du système, un curieux peut hasarder n’importe quelle question sur le web, il a de fortes chances de voir apparaître, glissé dans le magma en majorité misérable s’affichant en retour, la proposition d’un essai, roman, ou recueil de poésie abordant le sujet désiré, ouvert à la bonne page, s’il vous plaît. Autre recherche ? D’autres textes se pressent, parfois récents. Ces derniers sont en tranches fines et mesurées tel le foie gras dans les cocktails, parce que Google se soucie des droits des éditeurs, contrairement à ce que ceux-ci veulent croire, mais le mécanisme fait son effet : si le livre vous agrée, vite un clic et il sera chez vous après-demain. Ou dans la minute si vous lisez couramment le pixel.

Qui ne s’émerveillerait d’un tel prodige : faire découvrir l’existence d’un ouvrage imprimé pouvant leur être utile ou agréable à des gens qui n’y pensaient pas ? Quel homme du livre ne se frotterait pas les mains devant un aussi formidable outil entièrement gratuit ? Et bien justement tous ceux qui émargent à la filière et en composent le ventre mou, à croire qu’ils ont sur le sujet une idée si floue qu’elle se limite au pressentiment irraisonné d’un danger. Il est significatif que le seul en France à avoir pris l’initiative parfaitement aventureuse d’un procès contre Google soit un éditeur de livres d’images et non une de ces vieilles maisons qui défendent des textes de vrais écrivains à idées, même si le syndicat national de l’édition a fini par suivre, pour voir, comme au poker. Il est également significatif que le seul argument juridique invoqué par les as du barreau qu’ils emploient à prix d’or soit intellectuellement si peu brillant : pour accomplir sa tâche, Google doit commencer par une reproduction des pages, et là, s’enhardissent-ils, on va le coincer.

Pressentiment irraisonné dans le monde de l’édition ? Pis encore. Le bon prince distancié qu’est Google n’a pas, pour l’instant, dégainé ce coriace argument en retour : si une infinité de livres dorment dans les bibliothèques publiques, et si un nombre considérable d’autres ne sont guère plus présents dans les mains des lecteurs, c’est bien que la majorité des éditeurs ne s’est jamais sentie liée par un engagement primordial de leur contrat : maintenir le livre en vente et le promouvoir. Après quelques jours de parution, en effet, la « nouveauté » file au pilon et il s’en publie une autre, tandis que les droits vendus à l’étranger exsudent du profit sans travail ; quant à l’écrivain, il craint trop que son prochain manuscrit soit refusé pour ne pas se faire complice de son propre malheur. Or donc, pourraient s’exclamer les juges, les fameux procès d’éditeurs contre Google ne sont que bagarres de prédateur contre prédateur ? Voilà qui en affaiblit nettement la portée ! Et nous voyons bien qu’en définitive, non seulement « l’opérateur privé » rend un signalé service aux nations en numérisant un patrimoine pour lequel elles souhaitent ne pas débourser un sou, ou presque, mais encore aux auteurs et éditeurs du monde entier en facilitant la découverte de leur production même confidentielle. A côté de cet éblouissant constat, tout le reste paraît subalterne et simple à démêler : les contreparties destinées à rétribuer le prestataire peuvent être finement discutées, ainsi que les paiements de droits, si l’on veut bien discuter. Quant au monopole, il n’existe que parce que les autres géants ont baissé les bras et décidé de laisser à Google le champ livre. Cette situation peut effrayer, il est vrai, mais elle empêche le gaspillage : si plusieurs entreprises concurrentes dématérialisaient à grande échelle, on se retrouverait dans un an avec de multiples copies d’un même ouvrage.   

Les producteurs du livre ne devraient-ils pas en profiter pour repenser de fond en comble leur modèle économique, dont le miroir que leur a tendu cette histoire montre bien l’obsolescence et l’impossibilité de le transposer sur l’Internet ? Secouant leurs parasites, remisant leurs coûteux camions, des éditeurs allégés pourraient alors bondir ou rebondir, installer un nouveau lectorat. Sil ne réagit pas intelligemment aujourd’hui, l’éditeur finira au placard (il n’y sera pas seul : s’y trouvent déjà le libraire et le bibliothécaire, qu’il a contribué à y pousser).  Malheureusement c’est le contraire de la légèreté que semble vouloir tenter pour la filière, une dernière fois, les pouvoirs publics de plusieurs pays : on confie commission sur commission à des spécialistes de l’ordre ancien, au lieu d’inviter à s’exprimer les seuls qui, pour un livre, acceptent de se saigner (celui qui l’écrit, celui qui l’acquiert) et, surtout, on multiplie par principe les barbelés informatiques de chez Maginot, sans avouer que c’est Dan Brown que l’on cherche à protéger.

Maintenant, un petit embarras. Le mois d’août en était à son premier quart lorsque le service de presse de Google invite l’auteur de ces lignes à dire son témoignage à Bruxelles, le 1er septembre, au moment de la commission européenne prévue sur le sujet. Malgré le délai scabreux, malgré le mutisme quant aux conditions matérielles et, surtout, la gêne que ce déplacement depuis le fond de la Basse-Normandie infligera à un écrivain en train de fignoler les dernières retouches de son prochain opus, j’accepte par courriel retour, non sans évoquer le défraiement. Là-dessus tombe un grand silence estival (à peine troublé par l’annonce des pourparlers entre la BnF et Le Grand Méchant Numérisateur, ainsi que cela paraissait désirable et prévisible dès 2004 [1]). Puis, l’avant-veille de l’échéance, une secrétaire m’annonce soudain que les plans ayant changé, « il n’est plus nécessaire de vous déplacer » ; je retourne donc à mes corrections d’épreuves, non sans soulagement. La presse nous apprendra dans les jours qui suivent que Google a préféré envoyer à Bruxelles un autre écrivain, inconnu en Europe et dont personne n’a retenu le nom, mais dont les déclarations consensuelles jureraient moins avec la surprenante nouvelle qu’on allait nous asséner peu de temps après : la firme décidait de surseoir à la numérisation des livres européens soumis au droit d’auteur. Ses adversaires restèrent sans voix.

Cette déculottade est-elle la première erreur stratégique de Google ? La sidérante ambition finira-t-elle par un ratage en ne proposant que des œuvres du domaine public ou en une seule langue ? Ce serait la fin d’un beau rêve, qui remonte à l’antiquité. Nous, lecteurs et auteurs, défendons l’idée de pouvoir feuilleter de chez soi tous les livres ayant jamais été écrits.

En attendant, une leçon de réalisme : la sagesse chinoise enseigne que lorsqu’une discussion s’empêtre il faut « ouvrir la porte et regarder la montagne ». Comme qui dirait Mountain View.

Lucien X. Polastron



[1] «  La BNF chez Google ? Chiche », article publié le 08 février 2005 dans Le Monde. Lire aussi Livres en feu, Paris, Denoël, 2004, Folio, 2009 et La Grande Numérisation , Paris, Denoël, 2006.



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