Le papier en tant qu’âme

 

Ancêtre de la matière plastique, le papier mâché a sa place dans l’histoire universelle des objets : utilitaires ou ludiques, les exemples en sont nombreux. Il participe ainsi de façon active à l’imagination de la matière, selon la définition de Gaston Bachelard. En fait, il n’est jamais aussi remarquable que comme papier caché.

 

[Conférence donnée à Paris le 4 novembre 2016 dans le cadre d’un colloque centré sur le papier en volume, à l’instigation de mesdames Claude Larroque et Valérie Lee, des Instituts d’histoire de l’art et du patrimoine respectivement.]

 

 

Qu’est-ce que le papier ?

Réponse évidente et instinctive : c'est le support de l’écrit et de l’image, qui a pris la relève du papyrus et du parchemin dans l’histoire de l’Occident, comme il avait remplacé les lamelles de bambou en Chine mille ans auparavant.

 

Mais si on creuse un peu les origines, on découvre qu’il a été d’abord une substance pratique pour l’empaquetage : en Chine, on en trouve des vestiges autour des objets précieux dans les tombeaux royaux d’avant notre ère, antérieurs à des fragments portant des textes. D’autre part, quand son savoir-faire s’est transmis aux Arabes, ils ne pouvaient l’utiliser pour l’écriture sans le modifier complètement ; aussi les premiers témoignages sur le papier arabe parlent seulement du papier d’emballage vu sur les marchés du Caire en l’an 900.

 

D’emblée, le papier possède un ensemble unique d’avantages : gratuité, plasticité, facilité de mise en œuvre, durcissement rapide, résistance et, surtout, légèreté, qui donnent libre cours à la production d’objets à finalité ludique et festive autant qu’utilitaire.

 

Des milliers d’exemples de son utilisation qu’il serait possible de citer, présents sur tous les continents et à toutes les époques, nous dégageons qu’il existe quatre modes techniques très différenciés : le papier tissé, le papier en feuilles, le papier mâché et le papier utilisé comme substrat.

 

Papier tressé-tissé

Vous torsadez les bandes de papier pour en faire une sorte de ficelle qu’il est possible de tricoter. Des machines font cela très bien ; le papier résiste à tout.

Voir le cannage pour les sièges (entreprise Long Chung à Taiwan), les socquettes d’été en washi tissé de Mino[1] (Japon), tapis en papier tressé, créé par la designer Riva Puotila[2] (Finlande), etc.

 

Papier plat

La feuille blanche n’est-elle pas jumelle de l’étoffe ? Voyez ces faux-cols à 3 $ proposés en sept tailles aujourd’hui encore dans l’Indiana[3].

Le papier en feuilles peut en outre se traiter comme un coupon de tissu : on peut le froisser, le coudre, le colorer et l’illustrer, pour en faire des vêtements d’autant plus élégants qu’ils sont éphémères. C’est le monde des stylistes, des rêveurs du chic. Isabelle de Borchgrave, à Bruxelles, confectionne toute une garde-robe pour les reines, Fabiola ou Elisabeth 1ère d’Angleterre[4]. De même, Issey Miyake s’est-il imposé comme continuateur de la tradition japonaise des vêtements de papier imperméabilisé (kamiko) avec, notamment sa collection de 1982.

Mais déjà au VIIIe siècle on savait se servir du papier comme vêtement de guerre : on en connaît des armures, casques et gilets pare-flèches dans la Chine d’antan. Voir le zhijia montré dans le Wubeizhi (encyclopédie Ming des armements antiques) : c’est une brigandine caparaçonnée d’écailles faites de plusieurs feuilles flottantes de papier ; leur résilience affaiblit la percussion des flèches. Citons pour mémoire les cerfs-volants, éventails et autres blagues à tabac ; pauvreté de la matière ici, richesse dans l’au-delà, la maison funéraire entièrement meublée et sa belle Américaine dans le garage sont  brûlées pour accompagner le défunt.

 

Papier plein

Le papier mâché est l’ancêtre de la matière plastique (en plus inoffensif côté environnementaliste). Le « poupetier » parisien confectionne des poupées grossières avec un mélange de papier et de plâtre, le même qui sert aux corniches et aux moulures des plafonds et que l’on nomme carton-pierre, dit un document comptable de 1540[5]. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, il existe en Europe une importante production de soldats moulés et peints à la main. De nombreuses fêtes populaires ne seraient pas mémorables si n’y figuraient ans des géants processionnaires, comme au Mexique, où la tradition du papel maché est des plus vivaces : Concursos de cartonería, Judas (grands mannequins, ainsi nommés parce qu’ils seront brûlés), mojigangas (géants dans lesquels se glissent des danseurs) et alebrijes (animaux fantastiques issus d’un rêve d’au-delà par Pedro Linares, confectionneur de Judas, en 1936), à découvrir à Celaya et ailleurs dans tout le pays. On signale un cours de cartonería au musée Diego Rivera de Mexico.

Un autre élément papetier de la fête populaire fut, en France, le bigophone, ainsi nommé par son inventeur, Romain Bigot. Ephémère et oublié (bien qu’une page très fouillée de Wikipedia lui soit consacré), cet instrument de musique ou plutôt de cacophonie était fait de carton bouilli, ce qui permettait de donner des formes très extravagantes au pavillon de carton qui amplifiait le son d’un simple mirliton.

Le papier, c’est le marbre des pauvres ! Sa malléabilité pousse des milliers d’anonymes à se sentir libres de s’exprimer : par exemple, « The papier mâché Resource[6] » existe depuis 2002 ; 584 participants y exposent leurs infatigables productions.

Plus sérieuses, des manifestations comme les biennales « Cartasia[7] » en Toscane ou « Art Paper Fibre[8] » à Taiwan invitent des artistes du papier du monde entier à montrer leur travail.   

 

Papier caché

Le Japon est le lieu de la vénération pour la pureté en tous genres, dont le washi. Une des applications les moins connues de cette ferveur est culinaire : le papier ne donnant pas de goût à la cuisson, comme la terre cuite ou le métal, il sert de  casserole ou kaminabe (on peut tester ces plats étonnants dans les restaurants Ajibiru Minami d’Osaka, ou Rosanjin à Manille).

L’utilisation du papier touche au subliminal voire au sublime dans l’art de la laque, lorsque le washi, plus léger et moins épais que les autres substrats, comme le bois ou même l’étoffe de lin, en est le shitai, un corps de papier façonné sur une forme en bois avant de recevoir les couches de laque d’urushi au pinceau, procédé nommé kanshitsu  (Mashiki Masumura fut Trésor national vivant, son fils Kiichiro perpétue cette haute tradition).

De là, une mode est née en Angleterre au début du XIXe siècle : les meubles « japanned » ou japonaiseries furent suivies des chinoiseries sous Napoléon III en France. Le procédé consistant à couler une pâte à papier additionnée de colle dans des moules a été mis au point vers 1820 ; en France, la famille Adt[9] a développé la fabrication de pièces en tous genres dans ses usines de Forbach (Moselle) et de Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle). Meubles et autres articles laqués et richement décorés connurent un succès sans précédent en Europe. Des décors peints sur fond noir d'inspiration le plus souvent asiatique, sont souvent burgautés ou incrustés de filets d'étain ou d'or. Leur succès fut tel que rares sont les familles qui, aujourd’hui, n’ont pas un de ces objets qui sommeille dans leur grenier.

 

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En conclusion, nous voyons qu’à travers les âges et les continents, le papier, parce qu’il est doublement à la portée de la main (facile à trouver et à travailler), parce qu’il est aussi léger que résistant, possède une force d’attraction qui inspire tous les créateurs, qu’ils soient designers, stylistes ou producteurs d’artisanat populaire. Les professionnels comme les amateurs.

 

C’est la légèreté et la minceur qui constituent sa qualité la plus inégalable, sa force finalement : comme pour le violon, on pourrait dire que le papier constitue l’âme des objets où il se cache.

 

Ajoutez à cela, que, dans diverses traditions (juive, bouddhiste, etc.) un feuillet de papier portant écriture est sacré, aussi peut-on rêver qu’un écrit recyclé transmet quelque chose de plus à l’objet qu’il sert à composer. Le mystère s’épaissit.

 

Cette recherche nous mène donc à nous interroger sur ce que doit être l’approche de l’art.

 

Déjà Pline voyait que la matière est indissociable de la forme :

« Comme il ne parle de la peinture et de la sculpture qu’à propos des substances, qui, telles que les marbres, les métaux, les couleurs, sont employées par les arts, il n’a pas rencontré d’occasion de traiter de la musique, laquelle semblait ne tenir à rien de matériel [10]. »

 

L’étude de l’univers des formes et de leur environnement social ne suffit pas à tout dire de l’œuvre. Il faut aussi prendre en compte la réalité poétique de la substance des objets, ainsi que le philosophe Gaston Bachelard l’a bien défini dans ses essais sur l’imagination de la matière.

 

 

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