Le polar te va si bien

 


Toute couleur est politique. Pour ne parler que du monde des livres, par exemple, la blanche de Gallimard blouse le regard en dissimulant sous une absence clinique d’engagement toute chose et son contraire, de même que, jadis, les messieurs enfilaient à la tombée du jour le dinner jacket, uniforme obscur destiné à faire ressortir leur personnalité, souvent occultée par le tweed et le prince-de-galles quotidien. P.O.L. opte pour le blanc azyme, par contre Fayard triche : il couvre plus blanc que Gallimard mais ajoute souvent un bandeau en quadrichromie. Pendant ce temps, Grasset ne met jamais d’eau dans ses couvertures pastis 51. Et le plus gros libraire de France se reconnaît de loin à ses sacs en matière inrecyclable, couleur moutarde écrasée.

« Ma double devise est de leur être utile et de les amuser honnêtement » dit Louis Hachette, pensant avec charité bien ordonnée à tous ces voyageurs qui s’ennuient dans le train. Une vingtaine de titres plus tard, en 1858, la Bibliothèque des Chemins de fer devient « rose illustrée » avec Les Malheurs de Sophie. C’est qu’entre-temps Eugène de Ségur, président de la Compagnie des chemins de fer de l’Est, avait réussi à placer sa femme comme auteur chez Hachette ; celle-ci se mit comme on sait à écrire des romans d’un sadisme cru, impeccablement en disharmonie avec la couleur guêpière donnée à la collection. Les héritiers Hachette n’ayant pas beaucoup d’imagination, comme il se doit chez des héritiers, il ne leur restait qu’à décliner l’arc-en-ciel de la fortune. Ainsi naquit la Bibliothèque verte en 1924 à l’intention des adolescents ; vert comme pas mûr ont-ils pensé sans doute. Ils n’osèrent pas toutefois adopter par la suite le bleu, qui désignait depuis deux siècles la littérature de colportage ou « abandonnée au peuple », laquelle se vendait deux sols le volume dans la même panière que les aiguilles et les rubans.

La Bibliothèque Rouge et or offrait un minimum de munificence aux modestes lecteurs de 1950 avec son alliance héraldique riche comme le sang et or des Roussillonnais : « Sans quai hors », prononçait-on alors dans les rues ravagées par la tramontane, qui est l’haleine des toros.

Dans la bouche du bibliothécaire des universités et assorti à sa tenue, « Littérature grise » recouvre articles, thèses,  rapports de stages ou de projets, support de cours, etc. Comme pour vous décourager de les ouvrir.

Désignant à la fois une chambre, une marque et un chien, le jaune représenterait-il un idéal dans l’inconscient de l’écrivain populaire ? Les fameux ouvrages de Leroux, Jacobs et Simenon, si on a traduit leur titre mot à mot, doivent connaître un gentil succès en Chine, où huangse zuopin les « œuvres jaunes », désignent les productions érotiques de la littérature. Nuance sonnante et trébuchante.

Et pour le genre obscur et froncé, tous les adorateurs de l’œillet vous le diront, rien ne vaut le violet.

 

 

 

 

 

 

 

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