Leçon de la géographie
Acculée qu’elle est sur son balcon d’océan, la France est dépourvue de perspective et de racines de ce côté-là. On pourrait presque dire qu’il est trop continent ce pays. D’ailleurs son histoire littéraire s’en ressent un peu.
On voyait bien quand, enfants, des cartes muettes nous étaient distribuées pour y hasarder le nom des villes (Biarritz ou Bayonne ou Bordeaux ? et Paris, là, vers le centre…), que le pays n’était qu’une péninsule mitoyenne.
Cela dit, il suffisait de mettre la mappemonde la tête en bas pour que le territoire se ouestise et gagne une vaste échappée jusqu’à Vladivostok. À l’Est tout est nouveau, comme on dit.
Vers la fin du XXIIe siècle, quand les eaux épaissies de plastique envahirent doucement nos aquitaines et le bien nommé bassin parisien, même le Larzac n’offrit pas de refuge sûr ; il fallut grimper en Suisse, en Autriche et dans les Carpates même, quitte à en remplacer les autochtones, poussés vers la Volga et le Danube en vertu de la loi de la capillarité humaine.
Maintenant, chacun en son bunker orbital, les héritiers des pontes de la TAA (Technologie Artificielle Avancée), qui a facilité l’apocalypse, croquent une barre couleur chocolat au goût d’apesanteur. Ils observent mollement l’ici-bas, où n’émergent plus que des îlots rocheux.
Peut-être se livrent-ils « à des cogitations géodésiquement froides[1] ».
(Texte commandé et publié par le magazine en ligne En attendant Nadaud, dans la première semaine d'août 2025)
[1] Arno Schmidt, Les Enfants de Nobodaddy, une trilogie, Éditions Tristram, 2025, p. 261.